J’adorais ces journées d’été pendant les grandes vacances
Une dizaine d’années au compteur tout au plus
Short t-shirt toujours dehors à courir les 400 coups
Le quartier me paraissait presque joli sous le soleil
Un peu de couleurs aux arbres
Un peu de fleurs
Nous faisait oublier la dominance gris béton
Et mine de rien ça apaise
Même inconsciemment
La cité était plus calme
Plus paisible
C’est comme si elle vivait au ralenti
Sur le parking du général de Gaulle les femmes turques
Tapaient la discussion et la laine de mouton de leur matelas
D’un long et fin bâton pour l’aérer
Les Laotiens avaient tendu leur filet en hauteur au terrain de boules
Et jouaient au Sepak Takraw
Une sorte de volley au pied avec une petite balle en osier
Les vieux blédards étaient sur leur banc devant la poste à l’ombre
Entre hommes
Et fumaient la bonne cigarette quotidienne
Celle qui délasse
Celle qui passe le temps
Pendant qu’en contrebas la bande à Brahim se faisait les pecs
Avec le mobilier de l’arrêt de bus.
L’esplanade du bureau de tabac était envahie de vélo
De marelles dessinées à la craie
D’élastiques tendus de corde à sauter
Les tables de Ping Pong au dessus de la pharmacie étaient pleines à craquer
Bref le soleil au zénith
Il règnait une familiarité bienveillante et j’aimais ça
Chacun son spot
Son bout de ciment

Et nous le plus souvent on était sur le toit du gymnase
On jouait au basket
On se tuait au basket je te jure
Du matin au soir
Et moi je voulais devenir Jordan
Tout le monde voulait devenir Jordan demande à Jean-Luc
On avait tous la langue pendue en dribblant
Ridicule aux yeux des néophytes mais pour nous c’était la classe
Question de style
Tellement plus crédible pour dribbler
Une jante de vélo vissée à une planche de contre-plaqué nous servait de panier
On l’accrochait tous les matins à une barrière en hauteur avec du fil de fer
Et tous les soirs on l’enlevait de peur qu’on nous la casse
C’était Loutfi qui la gardait
Et c’est bien après que la mairie à force de nous y voir jouer
S’est enfin décidée dans sa grande mansuétude
De nous en construire un.
Un vrai
Avec le filet en chaînes
Et là le bruit du switch devenait musical
Là on s’y croyait
Là dans nos têtes c’était les States
Tournois de Street-ball dans le Bronx
Du bon pera en fond et les trois-trois devenaient magiques
Les seules interruptions venaient de l’appel de nos mères
Depuis la fenêtre pour nous dire de rentrer
C’est l’heure de manger
Pas d’école que du kiff
Le soir on pouvait même veiller on avait le droit de ressortir
Et j’entendais la cité chuchoter
Je l’entendais rire
Je l’entendais respirer
Elle grouillait de vie jusqu’à tard
Les grands squattaient à leurs endroits habituels.
Mais nous on flânait
On buvait la nuit allègrement
Parlait des courbes généreuses de Sabah la fille de Moustache ou du film d’hier à la télé
Du projet de Karim l’animateur des Francas d’emmener un groupe à la Grande Motte
Ou on ne parlait pas
On regardait juste
On regardait le théâtre du bout de la chaîne se dérouler sous nos yeux au premier rang
À la lumière orangée des réverbères
Pépère
Privilégié
Et on savait que le lendemain c’était rebelote

Me reviennent les Mr Freeze
Et la bouteille de faux Coca fraîche qu’on se partageait à cinq le cul posé devant l’épicier
La Kessra chaude que j’allais pécho chez Yassine
Les sandwichs de sudjuk dégueulasses de la voisine au quatre heures
Et les tours du scooter de Nabil
Nouveau pot roues arrières
T’inquiète on maîtrise l’histoire
Et Canone qu’on charriait jusqu’à ce qu’il nous course
Les virées à la piscine municipale
Faire des concours de plongeon pendant des heures puis se poser sur la serviette et lézarder
Fermer les yeux se croire à la mer
Rajoute une barquette de frite du ketchup et t’es au top
Tu rentres au Tieks les yeux rouges claqué
Mais c’est de la bonne fatigue
La fatigue du jeune qui se dépense
Du jeune qui vibre
La fatigue du jeune en connexion avec son corps et les astres

Mais le jeune qui ne sait pas encore où il a mis les pieds
L’insouciance du jeune qui ne connaît pas encore ses cartes
Qui ne se rend pas compte
Qui prend la vie comme elle vient sans se poser de questions
Tout est simple
Facile
Le jeune qui n’a pas encore essuyé le regard inquisiteur du centre-ville
Qui ne s’est pas encore confronté à la violence qui règne
Au delà de l’enceinte de son royaume imaginaire
Le jeune avant l’échec scolaire
Avant l’exclusion
Le jeune en pleine ébullition
Avant le premier bedo
Avant la glande
Avant la première garde à vue
Avant le chômage
Avant l’engrenage méthodique de sa voie de garage