Lui, c’est mon voisin.
J’habite au premier.
C’est mon voisin du rez-de-chaussée.
On se croise tous les jours ou presque, et quelquefois on parle on échange le temps d’une cigarette.
Surtout la nuit.
Des bouts de vies partagés à la lumière d’un réverbère à côté de la grille du métro.
Parce que j’habite juste au dessus de la grille d’aération du métro.
J’ai le bruit de sa ventilation en permanence dans les oreilles même fenêtres fermées.
Un bourdonnement omniprésent.
Une masse d’air chaude et viciée qui sort en continu de cette bouche de fer insatiable.
Ça refoule la sueur de la ville qui fourmille et macère dans ses conduits intestins.
L’odeur âpre de ces millions de silhouettes qui se débattent dans son ventre de cinq heure trente à minuit vingt-six mélangée à du détergent bon marché.
Une crasse souterraine qui remonte comme une flatulence et vient se répandre au travers cette grille d’aération.
Omar carbure au rhum.
Du rhum blanc premier prix.
Sec.
Un flash le matin pour se réveiller et le soir une bouteille de 70.
C’est son rythme de croisière.
Et le rhum ça lave tout à ce qu’il paraît.
Ça anesthésie, ça désinfecte.
Avec le rhum il s’évade, il divague et il va loin.
Avec le rhum il entend des voix qui le harcèlent.
Des voix qui lui rappellent...
Des voix qui veulent sa peau alors il se défend.
Un jour que je le regardais traverser la rue pour aller à l’épicerie d’en face refaire le plein, il passait devant une grosse merco décapotable rutilante au feu rouge.
Il s’arrête devant elle et la fixe. J’assiste à la scène depuis ma fenêtre.
Me suis demandé ce qu’il a bien pu se dire.
Est-ce que c’était « Waow !
Elle est classe ta caisse mec, très bon choix »
ou plutôt « Comment ça se fait que t’as autant de thunes pour t’acheter ça toi? Enculé de ta race! »
Omar vit seul. Tout le quartier le connaît.
Ma fille l’adore.
Lui dépose une bise en passant sur le chemin de l’école.
Elle veut toujours qu’on l’invite à manger.
Elle lui fait des dessins qu’il garde précieusement dans son portefeuille.
Chez lui tout est rangé tout est toujours à sa place.
Il prend soin de ses affaires et veille à être rasé de près tous les jours, comme avant.
Du temps où il était brancardier à Toulon et fou amoureux.
Mais c’est loin tout ça… Aujourd’hui… Lui, c’est mon voisin.
J’habite au premier.
C’est mon voisin du rez-de-chaussée.
Les centres d’hébergement sont trop violents selon lui.
Les gars y savent pas boire là-bas.
Direct ça part en baston.
Puis y a de la choure à tout va, ça deale c’est crade.
Après sa dernière expérience tout compte fait il préfère encore rester dehors.
Sur cette grille vorace qui le réchauffe en hiver et l’étouffe en été, la gueule cassée par 25 ans de rue.
Le muscle famélique et les poumons remplis d’effluves urbaines pestilentielles