Mon pire cauchemar serait de me retrouver à la terrasse d’un restaurant sans rien avoir à te dire.
De me sentir gêné en attendant cette commande qui ne vient pas, et de faire comme si de rien n’était.
De sourire bêtement en m’allumant une troisième Marlboro medium.
De m’assoir en face de toi et d’avoir l’impression de te voir comme une étrangère.
Parce que ça fait longtemps qu’on ne s’est pas retrouvés seuls en tête à tête.
Sans la télé en fond, sans les gosses, sans avoir à gérer l’intendance de cette foutue maison.
Parce que ça fait longtemps qu’on n’a plus fait la fête ensemble et à vrai dire je ne sais même plus à quand remonte la dernière fois.
Et quand enfin arrive le plat, un peu d’action, je ne parviens à percer ce silence pesant que par des banalités du genre : « ah, ça fait du bien de manger. »
Mon pire cauchemar serait de me rendre compte que tout ce qui nous lie est maintenant derrière nous.
Que nous ne partageons plus rien.
Que notre histoire relève du passé.
Un passé qui forcément s’efface avec le temps un passé qui ne tient plus vraiment la route.
Et le bruit des tables d’à côté nous envahit.
Et autour de nous ça rigole, ça trinque.
Et nous sommes happés par ce qui se passe parce qu’il n’y a pas d’ambiance à notre table.
Non, soyons honnête pour une fois, à notre table on s’ennuie sérieusement.
Et derrière nous un jeune couple se dévore des yeux et je parie qu’ils n’attendent qu’une chose c’est de finir le repas pour aller se déshabiller.
Et je les envie. Je suis même jaloux.
À côté d’eux, le fossé qui sépare nos deux assiettes paraît énorme et ça fait froid dans le dos.
Mon pire cauchemar serait qu’une fois rentré on se retrouve dans le même lit alors qu’on ne se désire plus.
Toujours de l’affection entre nous mais on ne se désire plus.
Et si jamais nos pieds s’effleurent en nous retournant dans le noir, on trouve ça vraiment horrible.
Car ça fait longtemps qu’on ne s’est plus touché.
Tellement longtemps que l’idée même en devient ridicule.
Et on s’endort chacun de notre côté en fantasmant ailleurs.
En attendant de peut-être baiser une relation de travail, un parent de l’école ou sur un site pour adultère... enfin quelqu’un dans la même situation.
Quelqu’un qui ne vibre plus.
Qui n’a pas son compte et qui en redemande.
Des doubles vies, des triples vies, des vies remplies de mensonges et d’hypocrisies et c’est le cas paraît-il de deux tiers des couples autour de nous.
Mon pire cauchemar serait qu’on s’en fasse une raison.
Qu’on se résigne aussi à mener cette vie desséchée clopin-clopant sans nulle part où aller.
Regarder mourir l’amour et s’endormir dessus.
C’est si facile de s’endormir.